Le paradoxe de l’île d’Idjwi
À Idjwi, la terre est formellement propriété de l’État congolais, mais concrètement administrée selon le régime coutumier Bahavu, où les Bami des deux chefferies (Rubenga et Ntambuka) en sont les gardiens et distributeurs, par le mécanisme du kalinzi. L’insécurité foncière dans l’île présente une physionomie distincte de celle du reste du Sud-Kivu : elle est moins celle de la dépossession violente par des acteurs armés que celle d’une « saturation silencieuse » — démographique, marchande, juridique. La marchandisation du kalinzi, la fragmentation des parcelles, les inégalités de distribution et la pression migratoire créent des conditions de vulnérabilité croissante, que la résilience paysanne locale et l’émigration ont jusqu’ici contenues, sans pour autant les résoudre. Idjwi représente une « dépossession sans bruit », alors que le reste du Kivu illustre souvent une « dépossession sous contrainte ou sous violence ». L’avenir du foncier à Idjwi dépend de la rencontre de trois conditions qui sont toutes incertaines : que la loi foncière de décembre 2025 soit effectivement appliquée, que la paix revienne pour permettre une gouvernance foncière stable, et qu’une volonté politique réelle s’attaque à la redistribution des grandes concessions coloniales et ecclésiastiques qui captent une part disproportionnée des meilleures terres. En l’absence de l’une ou l’autre de ces conditions, la saturation agraire actuelle ne peut que s’aggraver.
